Sauver sa trace

Von: Alexandre Voisard

Sauver sa trace
"Nous avions arpenté la forêt insoucieusement tout l'après-midi, sur des sentiers de framboisiers, quand à l'orée d'une clairière la présence odorante d'une touffe de muguet nous étreignit. Nous fîmes un petit bouquet de cette fleur si belle, que nous connaissions un peu pour l'avoir rencontrée une seule fois dans quelque jardin très châtié. Quelle surprise heureuse nous réservions à maman et quelle joie en nous aussitôt tandis que, vautrés parmi les aspérules et grisés de tant de parfums, nous dévorions notre part de brioche! Plus tard, à l'instant de pousser la lourde porte d'entrée de la demeure familiale, l'un de nous s'écria: "On a oublié le bouquet..." Consternés, nous retournâmes sur nos pas jusqu'à la haie qui avait hébergé notre agape. Nous eûmes beau fouiller et refouiller le sous-bois en tous sens avec des yeux d'épervier, le muguet resta introuvable. S'était-il enfui? Nous rentrâmes tristes et penauds à la maison et pénétrés d'un lourd sentiment de négligence coupable. La poignée de fleurs si précieuses et rares qui devait susciter un éclat de joie au foyer, nous l'avions vilipendés, sinon méprisée. Cette faute, nous ne l'avouâmes jamais à celle qui, sans notre inqualifiable légèreté, l'eût reçue en présent. La faute impardonnable, impardonnée, resta toujours notre secret d'enfants et le regret ne nous quitta jamais. Plus rien désormais ne serait comme avant. Rien, plus rien, même pas la douceur des contes ni l'enivrante saveur du serpolet et du pain de coucou ni les rêveries dans le miroir des eaux. Nous avions sept ans, huit ans, cinq ans... Et depuis lors l'injure au muguet n'a pas cessé de nous hanter."